On parle beaucoup de style, plus rarement d’allure, et la différence entre style et allure reste pourtant peu comprise, alors que ces deux notions sont intimement liées et racontent quelque chose de différent dans notre rapport au vêtement.
Le style est souvent associé à une esthétique, à des références, parfois à une catégorie dans laquelle il faudrait pouvoir se reconnaître : classique, bohème, minimaliste, sophistiquée, casual chic… Cette manière de l’aborder permet de décrire une silhouette, mais elle reste assez éloignée de ma vision du style et de la façon dont je l’ai observé pendant toutes mes années de stylisme.
Pour moi, le style commence véritablement lorsque le vêtement devient une expression de soi, lorsque les coupes, les matières, les couleurs, les associations et les détails choisis racontent quelque chose de la personne plutôt que l’appartenance à une tendance ou à une esthétique prédéfinie.
L’allure apparaît encore ailleurs, dans quelque chose de plus instinctif, de plus vivant, qui se révèle lorsque ce style rencontre le corps, le mouvement et la façon très personnelle de s’approprier ce que l’on porte.
C’est probablement pour cette raison que deux femmes habillées exactement de la même façon peuvent produire une impression totalement différente.
Le style va bien au-delà d’une façon de s’habiller
Lorsque l’on parle de style vestimentaire, on pense spontanément aux vêtements choisis, aux associations, aux couleurs, aux volumes ou aux accessoires, et tous ces éléments participent évidemment à la construction d’une silhouette.
Pourtant, réduire le style à ces choix reviendrait à regarder le résultat sans s’intéresser à son origine.
Au cours de mes années de stylisme, j’ai appris à construire des collections en partant d’une intention, d’un univers, d’une femme imaginée, de ce qu’elle devait raconter et de la manière dont une marque souhaitait s’exprimer à travers elle. Chaque choix avait alors une raison d’être : une ligne d’épaule, une longueur, un volume, une matière, une couleur, un détail.
Lorsque j’accompagne aujourd’hui une femme, le principe reste finalement assez proche, avec une différence essentielle : le point de départ est cette femme elle-même.
Son histoire, ses goûts, ce qui attire spontanément son regard, son tempérament, son rapport au corps, son quotidien, son évolution et la femme qu’elle est devenue constituent une matière beaucoup plus intéressante qu’une liste de règles vestimentaires.
Le style devient alors une traduction.
Une traduction de soi par le vêtement.
C’est précisément ce que j’appelle le style et identité, cette rencontre entre une personne et les choix vestimentaires capables d’exprimer quelque chose qui lui appartient réellement.
Le style personnel appartient davantage à l’expression qu’à la maîtrise
Nous avons beaucoup appris à envisager le vêtement sous l’angle de ce qu’il faudrait savoir faire : connaître les couleurs qui nous vont, équilibrer une silhouette, choisir les bonnes coupes, associer les bonnes pièces ou éviter certaines erreurs.
Ces connaissances peuvent avoir leur utilité, mais elles racontent encore assez peu la personne.
Une femme peut parfaitement maîtriser les codes vestimentaires et avoir le sentiment que son image lui ressemble peu, tandis qu’une autre peut s’affranchir de plusieurs de ces codes et dégager immédiatement quelque chose de très personnel.
C’est ici que ma vision du style se distingue d’une approche fondée principalement sur la recherche de cohérence ou sur l’application de règles : le style personnel relève pour moi de l’expression de soi.
Il évolue donc naturellement au fil de la vie.
La femme de trente ans, celle de quarante-cinq ou celle de soixante peuvent partager certaines constantes tout en ayant envie de les exprimer différemment. Le corps évolue, les rôles changent, le quotidien se transforme, les ambitions prennent une autre forme et le regard porté sur soi se déplace lui aussi.
Le vêtement peut suivre cette évolution, parfois avec fluidité, parfois avec un décalage qui devient perceptible devant le miroir ou devant un dressing pourtant rempli.
Retrouver son style revient alors moins à chercher une nouvelle identité vestimentaire qu’à retrouver une expression devenue juste pour soi aujourd’hui.
Alors, qu’est-ce que l’allure ?
Le mot lui-même est intéressant puisque l’allure est historiquement liée à l’idée d’aller, de mouvement, de démarche et de manière de se tenir.
Cette origine correspond particulièrement bien à la façon dont je la perçois dans le vêtement.
L’allure apparaît lorsque la silhouette cesse d’être une image fixe.
Elle se révèle dans la façon dont une veste accompagne une démarche, dans un pantalon qui prend son mouvement, dans une main glissée naturellement dans une poche, dans une manche que l’on retrousse presque sans y penser, dans une chemise que l’on porte légèrement ouverte ou dans une matière qui réagit aux gestes du corps.
Tous ces détails pourraient sembler anodins, alors qu’ils transforment profondément la perception d’une silhouette.
L’allure appartient à cette part vivante du vêtement.
Elle se trouve dans la rencontre entre le style et soi, lorsque ce que l’on porte semble suffisamment approprié pour que le corps puisse simplement vivre avec.
Deux femmes, une même tenue, deux allures
Imaginez deux femmes portant exactement le même pantalon, la même chemise, la même veste et les mêmes chaussures.
Sur le papier, leur style vestimentaire pourrait sembler identique.
Une fois les deux femmes en mouvement, l’impression change immédiatement.
L’une laissera sa veste ouverte, l’autre la fermera presque instinctivement. L’une remontera légèrement ses manches, l’autre conservera la ligne telle qu’elle a été dessinée. Leur démarche, leur maintien, leur gestuelle et leur façon d’occuper le vêtement modifieront la silhouette.
Le vêtement reste le même et pourtant il devient différent.
C’est précisément là que l’allure apparaît, dans cette appropriation personnelle du style qui appartient davantage à la personne qu’aux vêtements eux-mêmes.
Elle explique aussi pourquoi reproduire exactement une silhouette aperçue sur une autre femme produit rarement l’effet imaginé. Nous pouvons acheter les mêmes pièces, reproduire les mêmes associations et retrouver les mêmes proportions, tandis que la manière de les porter restera profondément personnelle.
L’allure se construit-elle ?
C’est probablement ici que je fais une distinction importante.
Je parle volontiers de construire, retrouver ou faire évoluer son style parce que le vêtement permet de chercher, d’expérimenter, de choisir, d’écarter et de préciser progressivement une expression vestimentaire.
J’aborde l’allure autrement.
Je considère davantage l’allure comme une conséquence que comme un objectif.
Elle apparaît lorsque le style rencontre suffisamment justement la personne pour être porté avec naturel, lorsque le vêtement accompagne au lieu de prendre toute la place et lorsque la femme se l’est suffisamment approprié pour cesser de penser constamment à la manière dont elle devrait le porter.
Chercher à fabriquer une allure pourrait d’ailleurs produire l’effet inverse, en introduisant une posture, une gestuelle ou une sophistication qui deviendraient perceptibles comme telles.
L’allure qui m’intéresse appartient justement à cette part plus spontanée, celle qui donne parfois l’impression qu’une femme porte avec évidence une silhouette qui semblerait beaucoup plus composée sur une autre.
Mon regard sur l’allure a commencé bien avant mon métier de styliste
Lorsque je remonte à mes tout premiers souvenirs, vers deux ou trois ans, je réalise que l’allure était déjà présente dans mon regard bien avant que je connaisse la mode ou que j’imagine qu’elle deviendrait mon métier.
Je garde le souvenir très précis d’une femme qui m’impressionnait par sa manière de s’habiller, bien sûr, mais surtout par ce qu’elle dégageait lorsqu’elle portait ses vêtements.
Cette allure a nourri mon imaginaire pendant des années et m’a accompagnée jusque dans mon travail de styliste.
Avec le recul, ce souvenir m’intéresse particulièrement parce que je serais incapable de dresser aujourd’hui l’inventaire exact de toutes les pièces qu’elle portait, tandis que l’impression laissée par l’ensemble reste très présente.
C’est peut-être cela aussi, l’allure : ce que l’on retient d’une femme lorsque l’on a oublié le détail de sa tenue.
Pourquoi certaines femmes ont-elles une allure immédiatement reconnaissable ?
Certaines femmes nous marquent sans que nous sachions immédiatement expliquer pourquoi.
Leur vestiaire peut être extrêmement simple, parfois composé de pièces que beaucoup d’autres possèdent, et pourtant quelque chose les rend immédiatement reconnaissables.
Cette singularité vient rarement d’une accumulation de signes distinctifs.
Elle peut tenir à une proportion récurrente, à une façon de porter les volumes, à une matière que le corps accompagne particulièrement bien, à une manière constante de dégager le cou, de relever les manches, de porter un pantalon ou de laisser vivre un manteau.
À force d’être répétés naturellement, certains gestes deviennent presque une signature.
Le vêtement participe à l’allure, tandis que la personne lui donne son rythme.
Et c’est précisément pour cela que l’allure échappe en partie aux tendances : elle peut traverser les époques tout en laissant le vestiaire évoluer.
Quand le style évolue avec la femme
Cette distinction entre style et allure devient particulièrement intéressante lorsque l’on traverse une période d’évolution.
Il arrive qu’une femme conserve des vêtements qu’elle a longtemps aimés et qui continuent à lui aller objectivement, tout en ressentant devant le miroir une forme de décalage.
Le vêtement appartient encore à son histoire, mais son expression correspond moins à la femme qu’elle est devenue.
Dans ces moments, ajouter de nouvelles pièces apporte parfois une réponse ponctuelle, tandis que le véritable sujet se situe plus profondément dans la manière dont elle souhaite désormais s’exprimer.
Faire évoluer son style consiste alors à retrouver les éléments qui lui appartiennent encore, à comprendre ceux qui ont perdu leur sens et à ouvrir la place à une expression plus actuelle d’elle-même.
Lorsque cette rencontre se produit, l’appropriation devient beaucoup plus naturelle.
Et l’allure suit.
Style et allure, deux dimensions d’une même expression
J’oppose finalement assez peu le style et l’allure, parce que l’un nourrit l’autre.
Le style donne au vêtement son langage personnel, tandis que l’allure apparaît dans la manière dont ce langage est vécu, approprié et mis en mouvement.
Le style est une expression de soi à travers le vêtement.
L’allure est ce qui se dégage lorsque cette expression rencontre naturellement celle qui la porte.
C’est cette rencontre qui m’intéresse depuis mes premières années de stylisme et qui continue de guider mon regard aujourd’hui, parce qu’au-delà d’une belle tenue ou d’une silhouette parfaitement composée, je cherche toujours ce moment où le vêtement cesse de raconter uniquement la mode pour commencer à raconter la femme.
Et lorsque vous pensez à une femme dont l’allure vous a marquée, vous souvenez-vous précisément de ses vêtements ou plutôt de la manière dont elle les portait ?